De 1962 à 2021, la population d’Ansouis est passée de 521 habitants à 1061. Elle a donc doublé en presque 60 ans. Attirés par la beauté des lieux, un travail ou un conjoint, de nombreux étrangers sont devenus des ansouisiens. Leur histoire fait partie de notre patrimoine. Anaïs Karakeyan est l’une de ces installées de fraiche date qui enrichissent la vie de la commune.
Son mari, Hamayak Arakélivitch Karakeyan, dit Hamo nait le 1 avril 1917 à Erzeroum à l’époque dans l’Empire russe, aujourd’hui en Turquie. Il est le dernier d’une famille de douze enfants. Il fait des études de médecine et de pharmacie à Erevan en Arménie russe[1]. Il est appelé au service militaire par l’Union Soviétique lors de la deuxième guerre mondiale. Mais il est fait prisonnier par les Allemands. Ceux-ci l’intègre dans la Légion arménienne, corps d’armée composé d’arméniens et destiné à lutter contre les bolchéviks. Rapidement cependant les Allemands vont envoyer cette légion sur d’autres fronts en fonction de leurs besoins et Hamo se retrouve dans le sud de la France à l’hôpital de Mende. Il continue à exercer la fonction de médecin, principalement chargé d’analyses médicales de novembre 1943 à juin 1944. Dans cet établissement il rencontre une femme arménienne parlant russe qui lui apprend qu’existe un mouvement de Résistance à proximité. Il va rejoindre le maquis fondé le 1er juin 1944 par le docteur Yves Testor. Ce maquis prendra le nom d’Arrète-Saules du nom de deux résistants abattus dans une embuscade le 1er aout 1944, le commandant Dimonais, dit Arete, et son chauffeur Saules. Hamo continue à exercer la fonction de médecin avec le grade de capitaine sous les ordre du médeçin Bureau.
Il participe aussi aux combats, en particulier il fait parti de l’équipe qui tend une embuscade aux Allemands au lieu-dit Bois du Four. 2 maquisards seront tués ce jour là. Le 8 septembre 1944, le maquis Arrète-Saules intègre la Brigade légère du Languedoc (BLL) formée avec des maquis regroupés dans les 80e et 81e régiments d’infanterie. La brigade légère du Languedoc intégre l’armée de De Lattre de Tassigny et participe à la campagne contre l’Allemagne de 1944 à 1945 (Bourgogne, Alsace, Allemagne). Hamo est démobilisé le 30 octobre 1944, car reconnu inapte à participer à la campagne du fait d’une myocardite chronique séquelle d’une bacillose pulmonaire ancienne. Démobilisé, Hamo prévoit de retourner en Union Soviétique. Mais pour Staline qui dirige alors le pays, un bon soldat est un soldat qui se bat ou un soldat mort. Les prisonniers ne méritent que la déportation au Goulag. Hamo est donc bloqué en France. Il rejoint Marseille où existe une communauté arménienne. C’est là qu’il rencontre Anaïs Manoukian, une jeune marseillaise d’origine arménienne, fille de Gadarine et Zaven Manoukian.

Gadarine est née à Smyrne (aujourd’hui Izmir sur la cote turque de la Mer Egée). Zaven vient de Divrik (aujourd’hui Divrigi) au milieu de l’Anatolie. A l’époque l’Empire Ottoman est une mosaïque de peuples. Il y a des turcs, des arabes, des grecs, des arméniens pour s’en tenir aux plus nombreux. Le mouvement jeune turc, promu par de jeunes officiers apparu à la fin du XIXe va essayer d’amener la Turquie vers la création d’une nation laïque unifiée. En 1908, ils provoquent pour la première fois des élections au suffrage universel auxquelles les Arméniens participent avec enthousiasme. Mais rapidement les jeunes turcs se méfient de ce peuple qui a des cousins, ayant la même langue et la même foi chez l’ennemi, l’Empire russe.
En 1915, ces admirateurs de Robespierre et Bismarck déclenchent une terreur avec mitrailleuse. C’est le génocide arménien[2].

Le grand-père d’Anaïs avait senti que le risque de la violence montait. Avant-guerre, il a demandé à ses fils de partir à l’étranger pour préparer l’émigration de la famille. Zaven et son frère sont donc partis aux Etats-Unis d’Amérique. En 1915, ils sont prêts, ils ont les moyens d’accueillir la famille. Zaven revient en Europe pour recueillir sa famille. Mais son père demande d’attendre. La moisson n’est pas faite, moment important pour cette famille de paysan. Mais lorsqu’enfin, il peut arriver c’est trop tard. La famille a été massacrée. Zaven se replie rapidement à Athènes en Grèce.

C’est là qu’il rencontre Gadarine, accompagnée de sa mère, Satenik. Les deux jeunes gens tombent amoureux et décident d’émigrer ensemble. Mais les Etats-Unis refusent d’accorder un visa à la grand-mère. Le couple décide de ne pas l’abandonner et tout le mode se retrouve à Marseille en 1923. Zaven devient docker sur le port de commerce. Gadarine entre dans la maison de couture Taylor Made qui a sa devanture sur la Canebière. Elle devient « pantalonnière » spécialisée dans la fabrication de pantalons. Elle travaille dans son appartement. En 1927, c’est la naissance d’Anaïs. Elle est bientôt rejointe par son frère.
Hélas, le père tombe au travail et se blesse. La famille doit vivre sur le seul revenu de Gadarine.
Anaïs est encore à l’école, où elle suit bien et ramasse de bonnes notes. Mais vers 12 ou 13 ans, elle s’accroche avec son professeur d’éducation physique. Celui-ci réclame qu’elle porte des espadrilles. Mais sa mère ne peut pas les payer. L’éducateur la chasse du cours devant tous ses camarades de classe. Se sentant humiliée, Anaïs quitte définitivement l’école. Elle rencontre alors une ancienne institutrice qui l’introduit comme apprentie chez une couturière installée rue de la Grande Armée dans le 1er arrondissement de Marseille. Le 27 mai 1944, elle échappe au bombardement du centre-ville de Marseille par les Américains. « le bombardement marseillais du 27 mai est l’un des plus meurtriers que la France ait subi : 1 752 morts, 2 760 blessés, 1 022 maisons détruites et 8 865 endommagées. Des dizaines de milliers de Marseillais vont fuir la ville dans les jours qui suivent pour se réfugier dans les villages de banlieue ou dans l’arrière-pays« .[3]

Elle s’installe à son compte. Elle travaille d’abord pour ses voisines puis elle élargit progressivement sa clientèle. Elle rencontre alors Hamo et se marie avec lui. Malgrè ses service antérieurs, et des certificats obtenus de ses employeurs et des commandants du maquis, Hamo ne peut exercer sa profession de médecin, son diplôme n’étant pas reconnu en France. Il va aider Anaïs en assurant de petites taches, et il devient musicien, profession qui peut rapporter beaucoup mais de manière intermittente. Il joue du kemântcheh, instrument à corde frotté, traditionnel dans le Moyen-Orient. En 1956, il tente une autre expérience en partant avec Anaïs au Brésil. Il s’installe à Sao Paulo comme pharmacien. Mais pris par le mal du pays, les deux jeunes gens décident finalement de revenir sur Marseille.

Malheureusement Hamo est atteint de troubles cardiaques. Le médecin leur conseille de trouver une maison de plein pied car la montée des escaliers fatigue trop son cœur.
Sa mère lui avait fait découvrir le Pays d’Aigues. Elle venait dans le pays au moment des vendanges et travaillait chez M. Garcin. Celui-ci avait deux filles de l’âge d’Anaïs. Celle-ci prend un grand plaisir à venir et reste régulièrement en contact avec ses amies. Finalement M. Garcin lui propose de lui vendre un petit terrain sur la route de Pertuis. C’est là qu’elle fait construire une maison dans les années 1970. Elle va vivre avec Hamo et avec sa mère après le décès de son père. Malheureusement Hamo décède 3 mois après l’installation.
Elle reste seule. Elle continue à coudre pendant une vingtaine d’année. Les marchands de tissus de Marseille ne l’ont pas oublié. Ils lui envoient des clientes capables de s’acheter de riches étoffes. Sa mère l’aide tant qu’elle le peut, avant de décéder.
A la retraite, la secrétaire de mairie lui fait connaître des gens qui randonnent. Elle va ainsi parcourir les paysages d’Ansouis et alentours pendant trente ans. Elle s’affilie aussi à l’Association Sportive Ansouisienne et à l’Amicale des Anciens Combattants.

Finalement à 96 ans, après quelques accidents de santé, le médecin lui demande de s’installer à l’EHPAD. Elle est face au château, n’hésite pas à sortir. Elle a encore une bonne tête. Elle est devenue une vraie ansouisienne. Sauf une nièce qui vient la voir de temps en temps, tous les siens sont dans le vieux carré du cimetière d’Ansouis. Le plus tard possible elle les rejoindra un jour.
Crédits
Ecriture du texte par Thierry Fouque sous la dictée d’Anaïs Karakeyan. La partie concernant la guerre d’Hamo a été complétée par le dossier de ses états de service qu’elle a bien voulu me confier, ainsi que par diverses recherches sur internet concernant la Légion arménienne et le maquis Arrete-Saules, en particulier la biographie d’Yves Testor sur le site https://maitron.fr/
Photo d’en-tête Anaïs et Hamo
Photos collection Anaïs Karakeyan sauf
- Cartes postales de Constantinople et de Marseille, collection Thierry Fouque
- Photo d’Hamo Karakeyan avec son instrument trouvée sur le site https://ovenk.com/
[1] La population arménienne habitait à cheval sur deux empires, l’Empire tsariste devenu l’Union soviétique, et l’empire ottoman, devenu la Turquie.
[2] Sur l’Histoire du génocide arménien voir Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens: De 1915 à nos jours (Taillandier 2022)
[3] Jean-Marie Guillon cité par le site https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/2014/05/27/il-y-70-ans-marseille-sous-les-bombes-485699.html

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