Le Bataillon scolaire

La  loi Ferry du 28 mars 1882 institua l’obligation d’instruction et la laïcité de l’enseignement primaire public. Son article 1er définit le programme :

« L’enseignement primaire comprend :

  • L’instruction morale et civique,
  • La lecture et l’écriture,
  • La langue et les éléments de la littérature française,
  • La géographie, particulièrement celle de la France,
  • L’histoire, particulièrement celle de la France jusqu’à nos jours,
  • Quelques notions usuelles de droit et d’économie politique,
  • Les éléments des sciences naturelles, physiques et mathématiques, leur applications à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers,
  • Les éléments du dessin, du modelage et de la musique,
  • La gymnastique,
  • Pour les garçons, les exercices militaires,
  • pour les filles, les travaux à l’aiguille. »[1]

Mettre  dans l’énumération l’instruction morale et civique avant les  fondamentaux  lire, écrire, compter n’était pas qu’une clause de style. Pour Ferry et les Républicains l’objectif de l’instruction publique était de faire pièce aux prétentions de supériorité morale de l’église, et de limiter le développement des idées socialistes qui commençaient à se répandre. Il fallait former un jeune citoyen capable de défendre la République aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. De plus, la guerre de 1870 était encore proche, et la défaite apparaissait comme un échec militaire mais aussi moral. L’instruction militaire  faisait donc partie de l ‘enseignement obligatoire.

Il fallait encore l’organiser, cela fut fait par  le décret du 6 juillet 1882 signé par le président de la République Jules Grévy, le président du Conseil et ministre de l’instruction publique Jules Ferry, le ministre l’intérieur René Goblet,  et le ministre de la guerre Jean-Baptiste Billot. Ce décret instituait le principe de Bataillons scolaires, regroupant les élèves garçons de plus de douze ans, répartis en  4 compagnies de 50 enfants. Ils pouvaient regrouper les élèves de plusieurs écoles. L’uniforme n’était pas obligatoire mais chaque bataillon avait son drapeau, et chaque élève devait savoir manipuler un fusil (sans aller jusqu’au tir)[2].

Il ne restait plus qu’à mettre en oeuvre.

Le maire d’Ansouis recevait bientôt un courrier de l’inspecteur d’Académie : «  il importe que toutes nos écoles de garçons soient munies d’un ou plusieurs instructeurs avant la fin de l’année scolaire. Veuillez donc inviter MM les maires de votre circonscription à demander le nom d’un ou plusieurs instructeurs. Il suffit pour cela qu’ils s’adressent au général Courty, commandant la 6ème subdivision du 15ème corps d’armée à Nîmes. Ils lui désigneront à cet effet un ou plusieurs des militaires appartenant à la réserve ou a l’armée territoriale et disponibles pour l’instruction militaire des enfants de nos écoles publiques. Mr le Général Courty leur enverra cette nomination. »[3] 

Le maire d’Ansouis répond en proposant la candidature du Sieur Audibert Marius Louis  ancien sergent demeurant à Ansouis qui a offert son concours pour l’enseignement des exercices militaires dans l’école publique.

Mais la réponse du général Courty n’est pas celle attendue. Le 19 octobre 1883, il écrit :

« Monsieur le Maire, j’ai l’honneur de vous adresser ci-joint en réponse à la demande que vous avez faite un titre de nomination pour le sieur Gondon.

En ce qui concerne le Sieur Audibert, il m’est impossible de le nommer, cet homme n’étant pas compris dans la liste de candidature arrêtée par Monsieur le Préfet et par moi. « 

Ce courrier était accompagné de la nomination le même jour de Apollinaire Furcy Gondon soldat résidant à Ansouis par ailleurs coiffeur de son état (voir plus loin).

L’affaire n’en resta pas là. Le 28 juillet 1889, le général annule la nomination de Apollinaire Gondon, remplacé par Audibert Marius Louis (le retour)[4].

Les livrets militaires des deux hommes n’expliquent pas ce chassé-croisé. Audibert, cultivateur avait fait son service au 131eme régiment d’infanterie de 1879 à 1883, était monté en grade normalement jusqu’à être sergent, sans avoir eu à participer à une campagne de guerre. Gondon, coiffeur, avait été incorporé  au 57ème régiment d’infanterie en 1869. Mauvaise année, car il fit la campagne de 1870 contre l’Allemagne et se retrouva en captivité du 9 octobre 1870 au 9 juillet 1871.[5]

Quoiqu’il en soit la photo ci-dessus fait apparaître le résultat du travail de Gondon et Audibert.

Une petite compagnie de soldats en uniforme portant fièrement leur képi ou  leur bonnet de marin à pompon (le bachi) et regardant l’objectif du photographe. On ne sait pas s’ils portaient le fameux pantalon garance. Au premier rang les clairons et le tambour chargés de sonner la charge. Derrière le reste de la compagnie armée de leurs fusils en bois, au fond le drapeau du bataillon. Cette compagnie ne pouvait pas venir seulement d’Ansouis et regroupait sans doute plusieurs villages.

L’institution des bataillons scolaires avait commencée dans l’enthousiasme. Elle s’ensabla rapidement dans la routine. La nomination des instructeurs, l’équipement des petits soldats, l’organisation d’exercices rassemblant plusieurs écoles, etc étaient très lourds. Tout cela devait être coordonné entre deux administrations, l’Armée et l’Instruction Publique peu connues pour leur souplesse d’adaptation.

En plus entre l’âge du bataillon et l’entrée au service militaire il s’écoulait 5 à 6 ans, suffisamment longtemps pour que tout soit oublié. L’armée se désintéressa rapidement du sujet.

A coté, l’Église avait bien compris que l’éducation républicaine était là pour remplacer l’éducation morale et religieuse. Elle admettait encore moins que les exercices militaires remplacent la messe.

Enfin le Boulangisme et l’affaire Dreyfus montra aux Républicains que les militaires n’étaient pas forcement leurs meilleurs alliés et qu’encourager le militarisme n’était pas une bonne idée.[6]

On n’a pas trace dans les archives départementales de nominations d’instructeurs après celle d’Audibert, donc sans doute tout s’arrêta doucement.

Crédit

La photo fait partie de la collection de photos de classes de la bibliothèque des Millefeuilles qui a bien voulu nous permettre de la reproduire.


[1] Cité dans Claude Lelièvre Histoire des institutions scolaires 1789-1989 (1990, Nathan)

[2] Décret relatif à l’instruction militaire et de la création de bataillons scolaires dans les établissements d’instruction primaire ou secondaire  dans la base Bibliothèque historique de l’éducation dans la base Persée

[3] AD84 E-Dépôt Ansouis 1R1 pièce R1 date non lisible.

[4] Même dossier d’archive lettre du XV corps d’armée.

[5] AD84 Audibert matricule 1343 classe 1878 ; Gondon matricule 520 classe 1868.

[6] Boulangisme : du nom du Général Boulanger ; mouvement politique de la fin du XIX dont on pensa un moment qu’il menaçait la 3ème République ; affaire Dreyfus affaire d’état qui divisa la France entre dreyfusards et antidreyfusards autour de la supposée trahison du capitaine Dreyfus ; pour un point récent sur ces deux sujets, voir Bertrand Joly Histoire politique de l’affaire Dreyfus (2014 Fayard)

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